Le piège de la déflation salariale, c’est maintenant ?

Elle monte la petite rengaine.

Lentement, mais sûrement, elle monte.

Le problème de la France : le SMIC et les salaires. Ils seraient trop hauts. Si, si, je vous assure.

Les médias se sont rhétoriquement posés la question ces derniers jours (ici, ici ou ), à la faveur d’un rapport du Conseil d’analyse économique. Rattaché à Matignon, il « a pour mission d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses de ses membres, les choix du Gouvernement en matière économique ». Beau programme.

Il nous pond donc un rapport qui s’interroge sur la « dynamique des salaires en temps de crise ». Il délivre 10 constats principaux. Et je ne peux me réprimer de vous livrer le plus croustillant  :

Constat 8  : En l’absence d’une amélioration des conditions de travail, le niveau d’insatisfaction déjà élevé en France est probablement un obstacle à la mise en œuvre d’une politique de modération salariale.

Traduction : Si on baisse leurs salaires, les salariés français risquent de faire grève. Les cons.

Et les pires banquiers ne manquent pas d’appuyer la demande.

Le gouvernement a posé les bases
La déflation salariale ne vient pas de nulle part. C’est une idée cultivée par les libéraux sur un terreau fertile. Car la déflation comme élément incontournable de la compétitivité (voir ici) est en germe dans l’ANI. Ce texte fondateur de la droite complexée, en permettant la mise en place des accords compétitivité-emploi rêvés par Sarkozy, met la réduction des salaires et l’augmentation du temps de travail (donc la baisse du salaire horaire) au centre des solutions pour lutter contre la crise.

Cette logique, inspirée du soi-disant « modèle allemand »,entraîne les entreprises dans une course au bas salaires. Dans un jeu où il ne peut y avoir que des perdants, des économies entières dans le cas des pays « moins compétitifs » et une grande masse des salariés dans les pays qui ont « réussi à relever le défi de la compétitivité ». Pire que néfaste, elle prend le concept intrinsèquement libéral de compétitivité par le plus petit et vicieux de la lorgnette : la compétitivité prix.

Le môôdèle allemand
L’Allemagne, qui en a fait sa méthode depuis le fameux Agenda 2010 de Schröder, en démontre bien les limites.
La première est que la croissance allemande s’est construite au détriment des autre pays européen. L’espace de libre-échange prive les autres pays de toute protection contre le dumping salarial opéré par l’Allemagne, qui détruit ainsi l’emploi et met une pression salariale sur les autres pays de l’Union Européenne. L’OIT qui est loin d’être une officine gauchiste accusait d’ailleurs la politique de modération salariale allemande d’être responsable de la crise de la zone Euro. Et pour cause, l’excédent commercial allemand est réalisé à plus de 60% sur la zone Euro et 75% sur l’Union européenne. Les balances commerciales étant un jeu à somme nulle, le compte est vite fait.

La seconde impasse, qui est d’autant plus cruciale qu’elle interroge la finalité même de cette politique, est la précarisation massive de sa population. L’Agenda 2010 s’est soldé par une baisse des salaires de 4% de 2000 à 2010.

Evolution du taux de risque de pauvreté en Allemagne

Taux de pauvreté au travail Allemagne

Source : Eurostat

Le taux de risque de pauvreté au travail (pourcentage des personnes qui ont un emploi et vivent en dessous du seuil de pauvreté) est passé de moins de 5% en 2006 à près de 8% en 2011. Un véritable succès.

L’exemple par l’asperge
Un article paru dans le Figaro illustre parfaitement la spirale de la déflation salariale. Il y est question d’asperges et de météo, de bas salaires et de coût du travail. L’Allemagne est le leader européen de l’asperge depuis 2003 (étonnant, non ?).  Sa production a doublé en 10 ans. Dans le même temps, les surfaces cultivées en France ont baissé de 43%. L’asperge teutonne serait-elle plus goûtue ? Et bien, non. C’est encore un basse histoire de compétitivité.

L’asperge est gourmande en main d’oeuvre (70% du coût de production en France). Et les saisonniers français sont payés deux fois plus que les Allemands : 10 euros de salaire horaire en France contre 4 à 6 en Allemagne. Et, comble du bolchevisme, en France, « les saisonniers ne peuvent pas cueillir les asperges le dimanche, alors qu’il faut récolter en pleine saison les légumes tous les jours ».

Donc pour être « compétitifs » les saisonniers français devraient donc bosser le dimanche pour 3 euros de l’heure. Il est beau le rêve européen, non ?

Étendu à d’autres secteurs d’activité, on comprend bien vite la spirale mortifère de la déflation salariale qui, d’un ajustement structurel à l’autre, dégrade inlassablement les conditions de travail et de vie des salariés. Quelle est sa limite ? L’alignement sur le salaire des ouvriers chinois ?

À trop vouloir s’ajuster à la structure, il ne faudrait pas oublier que le cadre européen (concurrence, liberté de circulation des biens et des capitaux, réduction des dépenses publiques, absence de barrières douanières…) est une construction politique qu’il est donc possible de déconstruire.

La façon qu’ont beaucoup de médias de poser la question nous donne la réponse de l’air du temps. Le pas franchit par l’ANI montre la possible tentation du gouvernement d’y voir une solution à la crise. Combien de temps mettra t-il pour se lancer complètement dans cette course folle ?

La question reste ouverte…

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s